Maman (2012) : Le silence de la mère …

Épouvantable évocation des relations mère-filles ratées, Maman est aussi éprouvant que le calvaire vécu par une Josiane Balasko séquestrée dans une maison isolée. Cette histoire bancale s’étire longuement sur un peu moins d’1h30 sans jamais susciter autre chose qu’un vaste sentiment de gâchis et d’ennui, mêlés bien vite à l’incompréhension d’une situation qui évolue comme dans un vulgaire téléfilm, avec sa dose de scènes grotesques (la chaîne aux pieds, le fusil), volontairement comiques.

Il est difficile d’apprécier une prestation de Mathilde Seigner aujourd’hui, tant son personnage « à la ville » est détestable, quant à Marina Foïs, il semble qu’elle décline film après film un même rôle de fille au bord de la crise de nerf, un rien dérangé. C’était drôle chez les Robins des Bois, beaucoup moins chez Maïwenn ou Alexandre Leclère. Seule Josiane Balasko fait passer une petite émotion, trop rare pour s’arrêter sur ce nanar prétentieux et terriblement soporifique.

Bienvenue parmi nous (2012) : goodbye Marylou !

Jean Becker poursuit son bonhomme de chemin depuis de longues années et livre chaque année son petit téléfilm sur grand écran, parfois gratifié d’un réel supplément d’âme (Les enfants du marais, Effroyables jardins), parfois dans la caricature lourdingue (Dialogue avec mon jardinier, La tête en friche). Bienvenue parmi nous ne déroge pas à la règle et fait presque figure de film d’auteur, tant la patte du réalisateur est à présent reconnaissable.

Sans génie, sans originalité, mais avec simplicité et sincérité, cette jolie histoire nous entraine tranquillement vers des séquences attendues, touchantes, et une fin étonnante de sobriété. Toutefois, un déplacement au cinéma n’est pas essentiel.

Elles (2011) : Allo maman bobo(s)

Une journaliste parisienne, qui travaille dans un grand magazine féminin, écrit un article sur la prostitution des étudiantes à travers le témoignage de deux jeunes femmes. Dans le même temps, elle doit faire face à ses propres problèmes familiaux …

Juliette Binoche est magnifique, pleine de talent et de grâce. C’est un fait et pourtant, cela ne lui confère pas le pouvoir d’éviter les mauvais scénarii, ni même le cabotinage. Sur un sujet difficile, mais largement abordé depuis quelques années à la télévision, dans la presse, à la radio, la réalisatrice entend brosser le portrait d’une femme confrontée à ses propres démons. Les premiers plans semblent amorcer un film intéressant, construit à travers des flashback qui opposent une journée ordinaire de cette journaliste, et ses interviews d’étudiantes qui se prostituent.

Seulement, le rythme devient bientôt languissant au point d’éteindre définitivement le petit intérêt suscité par la fraicheur d’Anais Demoustier la demi-heure de film atteinte. Le reste n’est que voyeurisme pudique des relations étudiantes/clients, avec des scènes dénuées d’intérêt, et déambulement torturé de Juliette Binoche, on ne peut plus à l’aise dans le rôle d’une bourgeoise perdue.

La réalisatrice se concentre uniquement sur son personnage tourmenté par un mari absent et amateur de porno, et des enfants qu’elle ne contrôle plus, délaissant avec un mépris assez énervant les attachantes étudiantes. Filmer et dénoncer leurs conditions de vie n’est qu’un prétexte malsain à une énième étude sociologique de la bourgeoisie parisienne, exaspérante de pathétique dans ses grands appartements du XVIe arrondissement. A qui peut plaire ce film, sinon à cette catégorie sociale, qui se met en scène à coup de Radio Classique et de produits bio, pleure sur elle à longueur de regards vides et de leçons de morale, en robe de soirée ou en pyjama de soie ? La pudeur de la mise en scène n’est pas cinématographique, elle est inhérente de l’atmosphère qu’elle entend montrer, fade et chiante, élitiste alors qu’elle se voudrait populaire. Une belle leçon de médiocrité, à oublier aussi vite qu’il faudrait revoir Mes chères études, sur le même sujet, traité d’un peu moins haut.

Une exécution ordinaire (2010) : C’était un rêve …

« C’était un rêve … » est la superbe phrase de conclusion d’un russe qui vient de subir le pire : la torture, l’isolement, la solitude, la tristesse d’avoir été éloigné de son épouse. Optimiste ou parfaitement désenchanté, il ne peut prononcer que ces mots puisque confronté à la réalité qui perdure, le cauchemar n’est sûrement pas terminé. On repense alors à l’ouverture du film, au son puissant de l’hymne de l’URSS, symbole parmi tant d’autres d’une grande et belle idée, un rêve, devenu l’une des dictatures les plus terrifiantes du XXe siècle.

Cette société sclérosée par la peur des autres est formidablement restituée dans le film, au travers les détails du quotidien et les mots de Staline ; ainsi du personnage d’Edouard Baer qui s’interroge sur les risques à être promu au travail, des médecins jaloux du succès des autres ou d’un comité de voisinage prêt à dénoncer une camarade qui jouit trop fort et trop souvent. La photographie du film, volontairement grise, plonge un peu plus le spectateur dans ce climat épouvantable, où l’on ressent le danger permanent. D’aucun diront que ce parti pris « classique » alourdit le film, alors qu’un contre-pied (à l’instar du récent Barbara, de Christian Petzold, très lumineux) aurait donné au récit l’air qui peur parfois lui manquer.

Reste toutefois la superbe relation cinématographique imposée entre Marina Hands et André Dussollier, qui livrent deux remarquables performances, leurs personnages usant de leurs pouvoirs respectifs l’un sur l’autre : elle, son pouvoir d’atténuer ses souffrances physiques, lui, le pouvoir quasi absolu d’un homme à la tête d’un État totalitaire, mais communiste (« Je n’ai pas le pouvoir d’attribuer un logement, je ne suis que Staline »).

Le travail sur le personnage du dictateur ne mérite que des louanges : à André Dussollier qui livre une prestation époustouflante (oubliée aux Césars, quand Romain Duris était nommé pour L’arnacoeur …) et physiquement superbe ; Staline ne ressemblait plus depuis des années à ses portraits officiels et les médecins chargés de l’embaumer découvrirent un vieillard défiguré par la vieillesse et les maladies (voir photo). En outre, le scénario évite soigneusement d’humaniser son personnage (le syndrome La Chute, 2004) et le montre tel qu’il était, un bureaucrate manipulateur, froid et redoutable, sans qu’à aucun moment on ne puisse trouver une quelconque empathie. Hélas pour nous, il est difficile d’en avoir pour le personnage de Marina Hands, qui se conforme un peu trop froidement aux désirs égoïstes du dictateur.

Si la mise en scène n’est pas audacieuse, elle n’est pas à blâmer, loin s’en faut, puisqu’elle tend à s’échapper des plans fixes pour filmer un vieillard qui se déplace de moins en moins, et trouve toujours le cadre juste pour souligner le caractère gigantesque, mais vide, des bâtiments officiels. La caméra d’abord distante de Staline (qui n’apparaît qu’au bout d’une demi-heure de film) s’en rapproche avec Marina Hands, sans jamais la devancer, à l’image de leur première rencontre, où il nous faut plusieurs minutes pour voir le visage du dictateur, pourtant distant de quelques mètres seulement.

Si elle n’est pas à ranger avec les chefs d’œuvres du genre, cette Exécution ordinaire mérite réellement qu’on lui porte l’intérêt digne des très bonnes réussites du cinéma français. Et puisque c’est assez rare pour être souligné, gageons que ce n’était pas un rêve …

Le cercle des poètes disparus (1989) : Du conformisme en Amérique …

Difficile de croire que Dead Poets Society fut nommé aux Oscars du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur en 1989 et qu’il est arrivé, dans l’esprit d’un grand nombre, au rang de film culte. C’est imposer beaucoup trop d’honneurs sur les frêles épaules d’une œuvre terriblement poussiéreuse, à l’académisme aussi dégoulinant qu’écœurant.

Il faut toutefois apprécier la qualité de l’interprétation, de Ethan Hawke, toujours efficace, à Robin Williams, comparse mais curieusement sobre dans un rôle qui aurait pu être l’occasion d’une explosion incontrôlée de sa part. Le film a ses bons côtés et offre de très belles séquences, malheureusement souvent gâchées par des longueurs (les scènes dans la grotte) ou des intrigues secondaires dispensables (l’histoire d’amour difficile avec la jolie blonde). C’est tout le problème de cette œuvre bancale, qui n’est sauvée que par l’originalité – relative – des dramatiques péripéties finales.

Il est par ailleurs regrettable que l’histoire d’un professeur de littérature désireux de sortir des cadres du conformisme ambiant soit filmée avec autant de lourdeur. Ce paradoxe se retrouve lors de la dernière séquence, où les élèves se mettent debout sur leurs tables ; cet anticonformisme estudiantin est encore la chose la plus convenue qui puisse terminer ce film. Quant à Hollywood cherchant à dénoncer la rigidité dont elle s’inspire pourtant, de la mise en scène jusqu’aux nominations aux Oscars, on est en droit de sourire gentiment. Et d’affirmer que ces poètes disparus sont peut-être surévalués, histoire de sortir vraiment de sentiers battus …

Le Prestige (2006) : That’s entertainment !

Le synopsis du troisième long-métrage de Christopher Nolan n’a pas de quoi séduire et il faut bien entendu passer outre cette prétendue rivalité simpliste entre deux magiciens et leur belle assistante, pour déguster ce qui s’apparente à une ode au divertissement et au spectacle. Avec les sacrifices qu’ils incombent.

Deux illusionnistes au XIXe s’affrontent pour savoir qui sera le meilleur, avec force de spectacles, d’attentats et de tours de magie les plus spectaculaires. Mais l’histoire, telle qu’elle nous est contée, impose une narration saccadée, faite principalement de flash-back. Avec beaucoup de virtuosité, Christopher Nolan parvient à garder la curiosité du spectateur constamment en éveil et, fait rare, à ne pas le perdre dans une succession de rebondissements secondaires. Il est d’ailleurs bien difficile d’en faire une critique constructive sans dévoiler l’intrigue et les révélations.

Attention, ce qui suit dévoile les moments importants de l’intrigue

Au regard de sa filmographie, Christopher Nolan semble le cinéaste de l’imagination, voire des rêves, et de la représentation. Du plus récent et évident exemple, Inception, à l’insomnie onirique de Al Pacino, en passant par ses Batman, où le héros n’est rien d’autre qu’un homme d’affaires sous un déguisement, invention aux accents théâtraux pour une illusion de sécurité dans une ville au teint blafard. Le Prestige est un terme de magicien, désignant la « chute » d’un numéro, le moment où le spectateur est émerveillé de voir qu’il ne comprend plus rien à ce qui vient de se jouer devant ses yeux.

Les deux magiciens n’existent réellement que sur scène, devant un public médusé par un tour, d’où des problèmes de famille et des confusions : Hugh Jackman, désireux de venger la mort de sa femme, confesse rapidement que le plus important pour lui est de trouver le secret de Christian Bale. Le désir de vengeance se transforme en rivalité artistique, à qui sera le meilleur aux yeux cruels du public. L’ambition de plaire est bien sûr un thème exploitable à l’infinie car elle développe chez l’homme les talents les plus beaux et les attitudes les plus répugnantes. Christophe Nolan prend le parti d’en montrer l’absurdité et les risques : sur la foi d’un journal, Jackman entreprend un voyage aux États-Unis, enterre vivant un homme ; quant à Bale, il se retrouve en prison, condamné à mort.

La fin livre son flot de révélations, passionnantes. Mais, comme souvent chez Nolan, elle laisse planer le doute, offrant au spectateur le choix de conclure comme il l’entend. Comment Hugh Jackman a-t-il pu se cloner tous les soirs avec cette machine à électricité ? Impossible à concevoir quand on possède un rien de lucidité, nous refusons pourtant la solution facile du fantastique. Il faut, à mon sens, y voir l’ultime clin d’œil du réalisateur conscient de son pouvoir : le film est construit comme un tour de magie, et cette interrogation finale en constitue le Prestige. Nous savons pourtant qu’un tour de magie est truqué, mais nous refusons d’admettre que le film peut l’être. Toute cette histoire n’est pourtant qu’un film, une illusion, et sa grande force est de nous faire croire, à la différence des autres, qu’il est bien plus que ça. That’s entertainment !

Boogie Nights (1997) : quand la taille compte !

Les années d’un cinéphile sont marquées ponctuellement par des découvertes si belles que l’émotion qui s’en dégage reste la même avec le temps qui passe, comme autant de souvenirs qui continuent à nous donner foi dans le meilleur, quand bien même la médiocrité et les déceptions n’en finissent plus de vouloir nous en éloigner. Je n’oublierai jamais ma découverte nocturne de Lawrence d’Arabie et ce sentiment de sentir autour de moi l’immensité désertique et sa pureté, comme je n’oublierai pas une dernière séance peu fréquentée du Wrestler de Darren Aronofsky, qui me tourmenta pendant des nuits, et me fit comprendre pourquoi j’aimais le cinéma. La vision quasi enchantée de Boogie Nights s’inscrira dans cette lignée inoubliable où vivent les chefs d’œuvres qui nous rendent la vie plus belle.

A la fin des années 70, aux États-Unis, un jeune homme, conscient du très fort potentiel commercial de son sexe hors normes, décide de devenir une star du porno. Sous la direction d’un réalisateur réputé, il entre dans le monde d’outrances et de liberté de la pornographie…

Dans un long format de presque 2h30, Boogie Nights est l’histoire d’une ascension vertigineuse et de la chute presque aussi rapide d’un jeune homme qui n’était pas prêt pour cette aventure. C’est sur ce schéma classique – grandeur et décadence – que Paul Thomas Anderson entend mener son deuxième long-métrage, avec un certain nombre de modèles comme inspiration(s). C’est de ce point de vue l’élément le plus banal de son film, un canevas prévisible qui se déroule sans rupture inattendue ou révolution scénaristique … du moins en ce qui concerne l’histoire.

La grande force de Paul Thomas Anderson est sa remarquable mise en scène où, dès le premier plan, il insuffle une véritable maîtrise et des choix audacieux, à l’image de ce plan séquence d’introduction où tous les principaux personnages se croisent dans le tohu-bohu d’une boîte de nuit. Cette volonté de suivre les héros de son histoire au plus proche, sans coupures, comme pour faire du spectateur un véritable participant de l’intrigue, revient régulièrement dans le film, avec beaucoup de talent et de précision.

Les nombreux personnages évitent l’écueil d’une caricature pas si lointaine parce qu’ils sont tous creusés et que le scénario s’arrête sur eux, quitte à sortir des chemins balisés : ainsi d’un runing gag très amusant avec la femme infidèle de William H. Macy qui se termine en véritable drame (« Ma putain de femme est en train de se faire défoncer dans l’allée ! »), en passant par l’homosexualité cachée de Philip Seymour Hoffman ou les déboires familiaux, plus convenus, de Julianne Moore. Burt Reynolds semble né pour ce rôle de réalisateur porno, serein et élégant, respecté pour son travail et son flair. Il détonne d’autant plus face à la jeunesse incontrôlée d’un Mark Wahlberg efficace, dont on a bien du mal à cerner les choix de carrière.

Considéré comme l’un des six samouraïs de Hollywood par Sharon Waxman (les grands réalisateurs naissants des années 90), Paul Thomas Anderson impose avec Boogie Nights une mise en scène très inspirée, à tous points de vue. La virtuosité et la légèreté des déplacements de caméras ne sont pas sans rappeler le meilleur de Martin Scorsese – Les Affranchis, ou plus encore Casino, sorti deux années auparavant -, qu’il cite presque directement dans la dernière scène du film : Mark Wahlberg face à un miroir de loge, se persuadant que le spectacle continue en récitant sa tirade, c’est encore un peu Robert de Niro rajeuni déclamant à nouveau « That’s entertainment ! », le porno en plus (on voit, enfin dirons certains, l’objet de toutes les admirations depuis le début du film). D’aucun y verront un plagiat éhonté ou une prétention à vouloir atteindre les sommets sans gravir la montagne, et on ne pourrait pas vraiment leur en vouloir. Mais avec la deuxième partie du film, plus dramatique, le réalisateur montre qu’il sait tout aussi bien s’inspirer du meilleur de sa génération : les situations désespérées, où de longs dialogues précèdent la violence, rappellent les deux premiers films de Quentin Tarantino, Reservoir Dogs et Pulp Fiction.

Dans Boogie Nights, Paul Thomas Anderson peut agacer par l’invocation voyante de ses pairs, et s’attirer les foudres d’une critique à la rate amère et fatiguée. Pour ma part, j’y vois la naissance d’un très grand cinéaste, qui a depuis largement fait ses preuves (There will be blood), qui réalise un hommage au cinéma qu’il aime, en même temps qu’une belle fresque sur une histoire de l’industrie pornographique américaine. Le réalisateur pose les bases récurrentes de ses films (les forces d’un homme à se tirer vers le haut), passant du simple faussaire de génie à celui d’auteur inspiré.