10 jours en or (2010) : les égarés …

Petite comédie en forme de road-movie, 10 jours en or raconte l’histoire d’un VRP solitaire qui se retrouve avec un petit garçon sur les bras, qu’il doit conduire chez son père dans le Sud de la France. Rien de bien original, ni sur la forme, ni sur les personnages rencontrés : un vieux malade qui retrouve le sourire (Claude Rich, impeccable), une jeune fille paumée qui retrouve sa route, un petit garçon qui veut retrouver sa famille, des paysans accueillants, des responsables d’entreprises méprisants. Mais un Franck Dubosc étonnant qui trouve là, à mon sens, son meilleur rôle, loin des imbéciles improbables des Camping et autres Marquis. Sobre, en retenue, il s’ouvre une brèche vers un registre dramatique qui lui conviendrait surement mieux. Le film évite, en outre, des poncifs trop lourds, propres au téléfilm, sans pour autant s’éloigner d’un chemin très balisé et franchement mal éclairé.

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Jean-Pierre Mocky : le vrai cinéma !

Que reste-t-il de Jean-Pierre Mocky ? Passés les coups de gueule et les dérapages érotico-comiques sur les plateaux de télévision, il est difficile d’accéder à son œuvre si rare sur les écrans, petits ou grands, et dans les discussions des cinéphiles. A partir d’un lointain, mais formidable, souvenir d’enfance de La grande frousse, j’ai décidé de découvrir les films de Jean-Pierre Mocky, sans logique, comme ils viennent. Après quelques visionnages, peut-être chanceux, il se dégage un premier constat : ce metteur en scène mérite d’être réhabilité. Avec une liberté de ton, de mise en scène et de dialogue assez peu commune dans le cinéma français, Mocky offre une œuvre riche et variée, insolente, insoumise, reconnaissable entre tous avec les qualités de ses défauts : sa mise en scène bâclée épure souvent ses sujets à l’extrême, maudissant tout superflu pour se concentrer sur l’essentiel ; la pauvreté des décors l’oblige à tout recentrer sur son histoire et ses « héros », les personnages devenant les véritables moteurs des films, à la fois auteurs et acteurs.

Jean-Pierre Mocky écrit et filme comme il respire, sans se soucier des à-côté économiques, ni même des contraintes de tournage – chaque acteur ayant joué sous sa direction a une anecdote comique à ce sujet. Il faut se rappeler de lui, seul sur une plage, sans équipe technique, criant à qui veut l’entendre « On tourne ! On tourne ! ». Fou ? Pas si sûr. Obstiné et pur, probablement. Le cinéma est son moyen d’expression, sa façon de montrer la vie, le monde qui l’entoure, ses travers, ses bonheurs. Le cinéma est sa vie, et rien ne peut l’arrêter : il n’a d’ailleurs pas sorti un film en salles depuis des années, alors qu’il en tourne trois par an. Sans moyens, presque oublié, réputé ingérable mais infatigable, Mocky est pour moi une représentation du cinéma, le petit garçon qui filme sans interruption un mariage où il s’ennuie, surprenant ça et là les invités dans des positions inconfortables, derrière un jour de fête apparent. Mocky, c’est le retour aux fondements du cinéma, aux pionniers qui filmaient leurs histoires avec ce qu’ils avaient, à hauteur d’homme. C’est la pureté, le cinéma comme il faudrait qu’il soit. Jean-Pierre Mocky, c’est le vrai cinéma.

Les dragueurs (1959) : Premier long-métrage du cinéaste qui nous offre un formidable mélange de Nouvelle Vague et de cinéma américain des années 30, en déambulant dans les rues du Paris nocturne en compagnie de Charles Aznavour (le timide) et Jacques Charrier (le dragueur chevronné). Avec une liberté de ton déconcertante, il varie les situations, entre rire et drame, passant des galeries du Lido fréquentées par des pervers en mal de jeunes filles, à un lupanar bourgeois aux mœurs débridées, montrant les ridicules techniques de drague de l’époque. Misogyne affirmé, Mocky offre pourtant aux personnages féminins les meilleurs rôles : des suédoises en voyage, une jeune adolescente touchante qui court les hommes (“Il faudra bien que je passe à la casserole un jour ou l’autre !”), une future mariée libertine. Le passage avec Anouk Aimée, femme sublime mais infirme, est probablement le plus beau moment du film, d’une grande justesse dans les dialogues et les regards.

Jean-Pierre Mocky et Bourvil : variations sur le même thème.

Quand ils tournent leur premier film ensemble, en 1963, Bourvil est déjà la grande vedette populaire à l’image de gentil benêt, qu’il a conservé jusqu’à aujourd’hui dans l’esprit de beaucoup. Mocky prend par quatre reprises le contre-pied total de cette image en offrant à Bourvil d’interpréter des personnages intellectuellement supérieurs, qui déclament de longs monologues sur un ton prétentieux, physiquement sérieux, voire laconiques. Cette retenue dans le jeu de Bourvil surprend même au premier abord à qui est habitué à l’image laissée par Le Corniaud ou les rôles de valets de Jean Marais. Plus encore qu’intellectuels, les personnages de Bourvil chez Mocky sont idéalistes, conscients d’un problème dans la société qu’ils entendent régler, la plupart du temps dans la clandestinité : ainsi un professeur de lycée lutte contre la télévision en sabotant les antennes, un vétérinaire trouve la solution à la solitude sexuelle des femmes en leur procurant des étalons, un bourgeois déchu retrouve la richesse en volant dans les troncs des églises.

C’est l’époque où Mocky croit encore dans l’homme et sa capacité à résister. Il est jeune. Et qui représente mieux que Bourvil l’homme au cœur tendre et sensible ? Le réalisateur le place alors comme le défenseur intelligent du peuple asphyxié, s’attaquant aux problèmes de société que sont l’argent, le sexe et les médias. Mais Bourvil, dès le milieu des années 60, est comme le reflet physique de l’âme du réalisateur : il semble fatigué et résigné, prêt à mourir, livrant sa dernière bataille qu’il sait perdue d’avance. D’ailleurs, aucun des personnages qu’il interprète n’est récompensé : il s’enfuit ou doit tout recommencer de zéro. Avec la mort de Bourvil en 1970, Mocky perd ses illusions à l’écran et met un terme à la période où il avait encore foi en l’humain. Les films suivants seront noirs, dramatiques, cyniques, désabusés et remplis de monstres.

Un drôle de paroissien (1963), La grande lessive (!) (1969), L’étalon (1970) : Curieusement, ces gentilles comédies avec Bourvil et Francis Blanche sont ce que j’ai vu de moins bon chez Mocky jusqu’à présent. Bien écrits et dialogués, ces trois films laissent pourtant un goût d’inachevé et manquent de grandes séquences marquantes, comme si Mocky était meilleur cynique qu’humaniste. Bourvil, fatigué et à contre-emploi, peine à susciter l’empathie chez le spectateur, plutôt amusé par les gags de son partenaire. L’étalon est le plus poussif des trois, malgré une idée géniale, car déjà la mise en scène se fait plus évasive et inégale. En voulant sauver ses personnages à tout prix, Mocky oublie de nous faire rire, ou n’y parvient pas (toutes les scènes avec le député, et la conclusion à l’Assemblée nationale). Restent les compositions et les seconds rôles toujours appréciables : Jean Poiret, Michael Lonsdale, Marcel Pérès, Jean-Claude Rémoleux, Jean Tissier ou Jacques Legras.

Les compagnons de la marguerite (1966) : Mocky s’offre là une jolie comédie, servie par un brillant casting : le jeune Claude Rich en romantique idéaliste, Michel Serrault en mari dominé par sa femme et Francis Blanche en flic malchanceux. Le postulat de départ est très amusant : un spécialiste de la restauration de documents patrimoniaux utilise ses dons pour falsifier les livrets de famille de couples désireux de changer de conjoints sans divorcer. L’immense talent de Mocky est de ne pas sombrer dans la facilité scénaristique, et c’est donc toujours une fin amorale qui nous attend, reflet des mœurs grotesques de la société qu’il décrit. Le film est interprété avec beaucoup d’entrain, multiplie les personnages hilarants et les situations cocasses. A noter la présence charmante de Paola Pitagora.

La fin des miraculés.

Les années 70 et 80 sont pour Mocky le temps de la rébellion : terminés les gentils héros qui œuvrent pour le bien de tous dans la clandestinité, terminées les comédies. Les films deviennent sombres, et sans issues, à vifs, et montrent aux yeux du monde les visages des monstres dont se peuplent les histoires de corrompus, de tueurs, de fous furieux, de maniaques. Mocky filme la société telle qu’il la voit, se détachant par la même occasion de toute esthétique de mise en scène, comme pour s’accorder à ses sujets, qui ne méritent pas qu’on travaille à un découpage stylisé et à des plans sophistiqués. Pourtant, il ne perd pas son sens de l’humour, au contraire celui-ci devient plus corrosif et méchant, peut-être plus drôle, très noir en tout cas. C’est la grande époque.

L’ibis rouge (1975) : Ce film est d’emblée beaucoup moins bien mis en scène que les précédents, et souffre de problèmes de montage. Pour autant, difficile de résister à cette comédie vacharde qui n’épargne personne : Mocky brosse une formidable galerie de personnages médiocres et détestables, mais hilarants. Difficile de décerner la palme de la drôlerie, entre un Michel Galabru désabusé, un Michel Simon raciste et misanthrope (dont c’est le dernier rôle au cinéma) ou un Michel Serrault en tueur efféminé. L’intrigue, implacable, ne permet à personne de s’en sortir et pousse les personnages aux sommets du ridicule. Il faut s’arrêter ici sur la performance comique de Jean Le Poulain, en restaurateur grec contraint de danser le sirtaki pour les membres d’une association de vétérans aux gueules cassées. C’est aussi l’occasion d’apprécier à nouveau les talents d’Evelyne Buyle, que j’adore, seul personnage à peu près honnête dans cette comédie à l’humour très noir.

Y a-t-il un français dans la salle ? (1982) : Le premier film de Mocky que j’ai découvert fut un choc, un coup de poing dans le ventre du cinéphile que je pensais être. Tous les éléments dont je rêvais étaient réunis : casting de gueules, intrigue originale, dialogues acerbes et situations incroyables : sur fond de magouilles politiques, un député essaye d’arranger des secrets de famille, épié par une bande de chacals attirés par le pouvoir. Co-dialogué par Frédéric Dard, cette comédie noire est une réflexion profonde sur le rapport au politique dans notre société en même temps qu’un terrible constat : aucun personnage n’a le beau rôle et tous font ressortir une part d’ombre. Il faut avoir vu Jean-François Stévenin harceler sexuellement Jacqueline Maillan, et finir par mettre ses chats dans un four. Jacques Dufilho campe un prisonnier détenu depuis des décennies dans un petit placard, se nourrissant de l’actualité par son seul transistor. Au regard des autres films de Mocky, il apparaît d’abord comme le seul personnage à peu près honnête de cette histoire (bien qu’il fut maître chanteur), mais surtout comme l’héritier des bienfaiteurs intellectuels joués par Bourvil quelques années plus tôt. Il est encore la bonne conscience de Mocky, influente mais ridée, reléguée au placard, qu’on ressort par nostalgie. Le député corrompu se rachète une bonne conduite grâce à elle, mais personne n’est dupe : le monologue de Dufilho se terminant par « Je me suis demandé en les écoutant : Y a-t-il un français dans la salle ? » est saisissant. Il faut d’urgence réhabiliter ce film, et par là même un certain nombre de grands acteurs tombés en désuétude.

A mort l’arbitre (1984) : Je le considère comme un chef d’œuvre, un des films les plus forts de Jean-Pierre Mocky, quand bien même certains détails ne collent pas : Eddy Mitchell est difficilement crédible en arbitre de foot et, une fois n’est pas coutume, la mise en scène et la photographie ne sont pas à la hauteur du propos. Pourtant, l’intelligence du scénario et des situations développées sont d’une remarquable efficacité : une équipe de foot locale perd un match important parce que l’arbitre a sifflé un penalty, et décide de se venger. Impensable à première vue et pourtant, les années aidant, nous avons vu ce genre de comportement se réaliser.

Avec force de conviction dans l’interprétation (Michel Serrault et Claude Brosset, magistraux), Mocky analyse froidement et sans faire de fioriture (le film dure 1h20) la transposition de la colère et de la violence des classes les plus pauvres. A Carole Laure, gentiment chahutée par Serrault, un supporter la rassure : « Vous inquiétez pas, une fois par semaine il a l’impression d’exister, mais c’est pas méchant ». Tout est là : à ces ouvriers qui passent leurs semaines à travailler durement pour une condition de vie difficile, il ne reste que le football, nouvelle religion qui cristallise leur violence et leur volonté de s’exprimer, d’exister. Quand on allait à l’église confesser ses péchés dans l’intimité d’une pénombre rassurante, le stade devient l’exact opposé pour un même usage, pour les mêmes individus : il s’agit d’un temple sacré mais la vulgarité est assumée, même devant un flic (on se croit dans un lieu au dessus des lois séculaires), et on crie à n’en plus pouvoir toute la colère qui ne vient pourtant pas du sport.

Alors quand l’arbitre, garant des lois, siffle et fait perdre un match, les ouvriers versent toutes leurs haines sur lui, et à mesure qu’il s’échappe, comme un patron disparaissant petit à petit de l’usine pour laisser place à un marché financier global, les supporters le suivent jusqu’au bout, pour le tuer. Car l’arbitre incarne encore quelque chose à visage humain : l’impossibilité de gagner. Mocky (qui par ailleurs interprète un policier cynique, toujours en retard) a l’intelligence de terminer le film dans une usine, le lieu qui a fait naitre toute la misère ouvrière, responsable de ce sentiment d’infériorité de cette classe pauvre qui la pousse à vouloir exister à travers le football, la fierté d’appartenir à une équipe victorieuse, dans un temple où tout est permis. Michel Serrault, sublime en supporter obstiné – alors qu’il sait sa bêtise -, finit par errer dans les dédales d’un chantier en criant « Allez les cons ! ». « Tout ça pour un penalty ! » conclut l’inspecteur. On sait que c’est bien plus que ça, que le football n’a été qu’un prétexte à une vengeance bien plus grande, la réponse à une blessure ancienne et latente. A mort l’arbitre est alors la plus féroce observation de Jean-Pierre Mocky sur la société qui l’entoure. Mais cette fois, ce n’est plus drôle, et il n’y a plus la bonne conscience de Bourvil. Elle a disparu.

Vers la décrépitude ?

Ce questionnement comme une sécurité et une hypothèse car je connais très mal la dernière partie de carrière de Jean-Pierre Mocky, celle qu’il mène encore aujourd’hui seul dans son cinéma parisien. A la seule vision de Vidange (1998) et avec les reflets que l’on peut trouver de ces films inaccessibles (dans la presse ou sur internet), il semblerait que la grande époque soit passée. Peut-être à force d’échecs commerciaux ou de sujets trop piquants pour être financés par une grosse société de production (Mocky voudrait privilégier cette dernière thèse, terminant ainsi comme le martyr censuré par la société qu’il dénonce), on l’a perdu de vue et ses rares passages à la télé ressemblent à ceux de Robert Hossein, venant mendier ou vendre sa soupe à qui veut bien la boire. Ses films ne sortent plus, ou directement en DVD. C’est probablement aussi la fin d’une époque de stars : dans Vidange, les deux seuls visages connus sont Jacques Legras et Dominique Zardi… Ses complices de toujours sont maintenant tous morts, ou presque, et un recours à quelques nouvelles têtes n’est pas forcément la meilleure chose, le talent n’étant pas partout. La faute aussi à un épuisement scénaristique, où les quelques bons dialogues font figures d’exceptions au milieu d’un torrent de médiocrité ou de caricature.

L’incisif vieillit et tourne en rond. Comme épuisé, il s’attaque à ce qui est devenu légion : les scandales dénoncés sont acceptés aujourd’hui car terriblement communs. Qui peut s’étonner de voir un juge ou un politique corrompu ? Tout le problème est d’ailleurs là : nous nous sommes habitués à ce que nous devrions dénoncer. Mocky fait figure de résistant, un peu seul, rejoignant ainsi les personnages de ses premiers films : il est devenu lui-même le héros intellectuel et clandestin qu’il filmait dans les années 60, qui se battait contre des moulins à vent. On sait son destin, hélas. Seule récompense : Mocky, dévoué au cinéma, est devenu le personnage d’un de ses films et, en tant que tel, il mérite d’être reconsidéré.