Décès de Ernest Borgnine (1917-2012)

Ernest Borgnine était l’une des dernières légendes vivantes de Hollywood, un de ces acteurs que l’on pense immortels, à la filmographie longue comme le bras et qui nous replonge dans les grands moments de l’histoire du cinéma américain. Second rôle la plupart du temps, Borgnine a marqué mes années de cinéphile, alternant des prestations dans une incroyable collection de très grands films : c’est d’abord Tant qu’il y aura des hommes (1953), puis Johnny Guitar l’année suivante, faisant de lui l’archétype du gros bras, bagarreur et fort en gueule, au large sourire. En 1955, il était de l’aventure de Vera Cruz face à Gary Cooper et Burt Lancaster, puis d’Un homme est passé, où personne n’a oublié la manière violente et comique dont il se faisait rosser par un Spencer Tracy manchot. En premier plan cette fois, il fut l’interprète inoubliable de L’homme de nulle part (de Delmer Daves), jaloux d’un Glenn Ford entreprenant, ou des Vikings aux côtés de Kirk Douglas, Tony Curtis et Janet Leigh. Les cinéphiles du monde entier n’oublieront jamais son fameux Ragnar et son saut, l’épée à la main, dans la fosse aux loups en invoquant le dieu Odin !

Les années 60 et 70 furent moins riches de classiques, mais Ernest Borgnine s’y affirma un peu plus dans Barabbas, avec Anthony Quinn, ou dans Les douze salopards, de Robert Aldrich – il reprit d’ailleurs son rôle dans une épouvantable suite mise en scène par le tâcheron Andrew McLaglen. En 1969, il figura au prestigieux générique de La horde sauvage de Sam Peckinpah, grand western crépusculaire, reflet de la fin d’un genre majeur dont il avait participé à quelques grands moments. Fidèle, il retrouva le réalisateur pour un rôle de flic teinté d’ironie dans Le Convoi (1978).

Ernest Borgnine participa également à quelques films catastrophes comme Odyssée sous la mer, Le jour de la fin du monde (avec Paul Newman) ou L’aventure du Poséidon, qui m’avait laissé un très agréable souvenir. Sa fin de carrière est de moindre importance, même si de nouvelles générations ont découvert cet acteur si jovial grâce à Supercopter ou des voix de Bob L’éponge. Dernière apparition notable dans Red (2010) aux côtés de Bruce Willis et Morgan Freeman.

Quelle carrière que celle d’Ernest Borgnine ! Sa disparition laissera sans nul doute un cruel vide, et plongera les cinéphiles du monde entier dans une nostalgie que réactivent régulièrement les disparitions des acteurs et actrices qui nous ont fait rêver. Borgnine incarna au cinéma les méchants que nous aurions voulu rencontrer, violents mais souvent bons, illuminés d’un sourire enchanteur, qu’il ne perdait jamais. A l’écouter, et à voir ses multiples apparitions, sa vie était un rêve qu’il dégustait chaque jour. Loin des personnages de brutes qu’il endossait à l’écran, l’homme était d’une incroyable gentillesse, d’une simplicité déconcertante au regard de son parcours. Je lui avais dit dans un courrier tout le bien que je pensais de lui, et il m’avait gentiment renvoyé deux photos dédicacées, dont celle-ci à mon prénom.

Curieusement, alors que je viens d’apprendre sa mort, c’est l’image de Marty (1955) qui me revient, et non celle du terrible Ragnar (un des plus vieux souvenirs de ma jeunesse), celle d’un sympathique américain, au physique banal, voire enveloppé, désireux de rencontrer une femme simple, comme lui, et de l’aimer simplement. Je n’avais pas compris en le voyant pour la première fois pourquoi une telle avalanche de récompenses prestigieuses (Oscar, Palme d’or, BAFTA, Golden Globes) pour ce film certes très sympathique mais conventionnel. Aujourd’hui, près de 60 ans après sa sortie et avec la disparition de son interprète principal, il apparaît que c’est le cinéma que nous aimons, dont nous rêvons tous, reflet de la vie ordinaire de millions de personnes ; Ernest Borgnine n’était pas une star, ni une idole, mais un second rôle au sourire inoubliable à qui nous pouvions tous nous identifier. Raimu affirmait, en référence aux deuxièmes et troisièmes couteaux du cinéma français, qu’ils étaient comme la pointe d’ail qui fait tout le goût d’un bon gigot. Ce soir, et pour longtemps, Ernest Borgnine définitivement parti rejoindre les étoiles, c’est avec une pointe d’amertume que j’irai repenser et rêver au bonheur qu’il nous apporta au quotidien.

Voici une vidéo récapitulant sa carrière en images, lorsqu’il reçut un Lifetime Achievement Award des mains de Morgan Freeman :

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Maman (2012) : Le silence de la mère …

Épouvantable évocation des relations mère-filles ratées, Maman est aussi éprouvant que le calvaire vécu par une Josiane Balasko séquestrée dans une maison isolée. Cette histoire bancale s’étire longuement sur un peu moins d’1h30 sans jamais susciter autre chose qu’un vaste sentiment de gâchis et d’ennui, mêlés bien vite à l’incompréhension d’une situation qui évolue comme dans un vulgaire téléfilm, avec sa dose de scènes grotesques (la chaîne aux pieds, le fusil), volontairement comiques.

Il est difficile d’apprécier une prestation de Mathilde Seigner aujourd’hui, tant son personnage « à la ville » est détestable, quant à Marina Foïs, il semble qu’elle décline film après film un même rôle de fille au bord de la crise de nerf, un rien dérangé. C’était drôle chez les Robins des Bois, beaucoup moins chez Maïwenn ou Alexandre Leclère. Seule Josiane Balasko fait passer une petite émotion, trop rare pour s’arrêter sur ce nanar prétentieux et terriblement soporifique.

Bienvenue parmi nous (2012) : goodbye Marylou !

Jean Becker poursuit son bonhomme de chemin depuis de longues années et livre chaque année son petit téléfilm sur grand écran, parfois gratifié d’un réel supplément d’âme (Les enfants du marais, Effroyables jardins), parfois dans la caricature lourdingue (Dialogue avec mon jardinier, La tête en friche). Bienvenue parmi nous ne déroge pas à la règle et fait presque figure de film d’auteur, tant la patte du réalisateur est à présent reconnaissable.

Sans génie, sans originalité, mais avec simplicité et sincérité, cette jolie histoire nous entraine tranquillement vers des séquences attendues, touchantes, et une fin étonnante de sobriété. Toutefois, un déplacement au cinéma n’est pas essentiel.

10 jours en or (2010) : les égarés …

Petite comédie en forme de road-movie, 10 jours en or raconte l’histoire d’un VRP solitaire qui se retrouve avec un petit garçon sur les bras, qu’il doit conduire chez son père dans le Sud de la France. Rien de bien original, ni sur la forme, ni sur les personnages rencontrés : un vieux malade qui retrouve le sourire (Claude Rich, impeccable), une jeune fille paumée qui retrouve sa route, un petit garçon qui veut retrouver sa famille, des paysans accueillants, des responsables d’entreprises méprisants. Mais un Franck Dubosc étonnant qui trouve là, à mon sens, son meilleur rôle, loin des imbéciles improbables des Camping et autres Marquis. Sobre, en retenue, il s’ouvre une brèche vers un registre dramatique qui lui conviendrait surement mieux. Le film évite, en outre, des poncifs trop lourds, propres au téléfilm, sans pour autant s’éloigner d’un chemin très balisé et franchement mal éclairé.

Elles (2011) : Allo maman bobo(s)

Une journaliste parisienne, qui travaille dans un grand magazine féminin, écrit un article sur la prostitution des étudiantes à travers le témoignage de deux jeunes femmes. Dans le même temps, elle doit faire face à ses propres problèmes familiaux …

Juliette Binoche est magnifique, pleine de talent et de grâce. C’est un fait et pourtant, cela ne lui confère pas le pouvoir d’éviter les mauvais scénarii, ni même le cabotinage. Sur un sujet difficile, mais largement abordé depuis quelques années à la télévision, dans la presse, à la radio, la réalisatrice entend brosser le portrait d’une femme confrontée à ses propres démons. Les premiers plans semblent amorcer un film intéressant, construit à travers des flashback qui opposent une journée ordinaire de cette journaliste, et ses interviews d’étudiantes qui se prostituent.

Seulement, le rythme devient bientôt languissant au point d’éteindre définitivement le petit intérêt suscité par la fraicheur d’Anais Demoustier la demi-heure de film atteinte. Le reste n’est que voyeurisme pudique des relations étudiantes/clients, avec des scènes dénuées d’intérêt, et déambulement torturé de Juliette Binoche, on ne peut plus à l’aise dans le rôle d’une bourgeoise perdue.

La réalisatrice se concentre uniquement sur son personnage tourmenté par un mari absent et amateur de porno, et des enfants qu’elle ne contrôle plus, délaissant avec un mépris assez énervant les attachantes étudiantes. Filmer et dénoncer leurs conditions de vie n’est qu’un prétexte malsain à une énième étude sociologique de la bourgeoisie parisienne, exaspérante de pathétique dans ses grands appartements du XVIe arrondissement. A qui peut plaire ce film, sinon à cette catégorie sociale, qui se met en scène à coup de Radio Classique et de produits bio, pleure sur elle à longueur de regards vides et de leçons de morale, en robe de soirée ou en pyjama de soie ? La pudeur de la mise en scène n’est pas cinématographique, elle est inhérente de l’atmosphère qu’elle entend montrer, fade et chiante, élitiste alors qu’elle se voudrait populaire. Une belle leçon de médiocrité, à oublier aussi vite qu’il faudrait revoir Mes chères études, sur le même sujet, traité d’un peu moins haut.

Le Grand soir (2012) : Fils de personne !

Très attendu et alléchant, ce cinquième long-métrage du duo Delépine-Kervern avait pourtant de quoi séduire ; des acteurs formidables, un rien déjantés, un sujet féroce et des réalisateurs prometteurs. Mille fois hélas, ces qualités ne surgissent pas assez et ne restent que les défauts d’un film très convenu, prétexte à un enchaînement de situations plus ou moins amusantes, où les acteurs déroulent leur savoir-faire en improvisation, sans cadrage, sans direction, sans but.

La mise en scène épurée qui trouvait un sens dans Mammuth (2010) empêche ici l’histoire d’avancer et impose de longues scènes d’ennui, à l’image de ce dialogue de sourd entre Dupontel et Poelvoorde au début du film.

Les rares moment de plaisir peuvent être considérés indépendamment de cette histoire qui se veut un tantinet punk ou anarchiste. Photographié et filmé comme un documentaire, ce Grand soir s’égare complètement, rend ses personnages antipathiques et collectionne les représentations grossières de la société qu’elle veut dénoncer (le patron du magasin de literie), au son des logorrhées musicales de Brigitte Fontaine et des Wampas. De quoi vouloir voter à droite.

Le pire étant pourtant ailleurs puisque le film a été présenté comme un brûlot, sélectionné à Cannes, vendu sur le plateau du Grand Journal et fêté dans une soirée privée avec l’anarchiste Jean Dujardin. Un vent punk a soufflé sur la Croisette, c’est Arianne Massenet qui nous l’a dit … Une pure anarchie, en somme. Grotesque.

Interview : Philippe, juré au Festival de Cannes !

Philippe Guillermo (à gauche sur la photo), 25 ans, est originaire des environs de Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor. Étudiant à Rennes en Master Enseignement Histoire-Géographie et passionné de cinéma, il a eu la chance d’être désigné juré du 20ème Prix de la Jeunesse au Festival de Cannes 2012 et, de fait, témoin et acteur privilégié de la manifestation cinématographique la plus médiatisée au monde.

Tu es étudiant en Master d’Histoire-Géographie, assez atypique dans ce Jury Jeunes où tout le monde est plus ou moins lié au cinéma !

Oui certains sont déjà dans le milieu du cinéma, notamment dans le domaine de la production. Alexander Payne au sein du jury officiel faisait figure d’historien du cinéma, rappelant à ses collègues jurés la filmographie des cinéastes en compétition. Sans vouloir me comparer à Payne, j’ai essayé de mettre ma modeste culture et mon érudition au service de mes collègues. Nous avons tous des parcours différents mais nous partageons tous ce même amour du cinéma.

Histoire et cinéma sont souvent liés. Il suffit de regarder les grands cinéphiles, en France ou aux Etats-Unis pour faire simple, Bertrand Tavernier, Patrick Brion, Martin Scorsese, Yves Boisset, Francis Ford Coppola, pour ne citez qu’eux, ont un rapport particulier à l’Histoire. Comment le perçois-tu ?

Le cinéma est un art jeune mais il commence à avoir un certain vécu. Il est primordial de restaurer et conserver les œuvres cinématographiques du passé. Un art sans mémoire est un art sans avenir. Des films de grands auteurs comme Méliès, Ford et Walsh ont disparu à tout jamais, il ne faut plus que cela se reproduise, même pour les films de Fabien Onteniente… (rires) Je suis intéressé par l’histoire du cinéma, cela me passionne de connaître les débuts du cinéma, de connaître l’évolution des genres cinématographiques.

Si tu deviens professeur d’Histoire, j’imagine que le cinéma jouera un rôle essentiel dans tes cours ?

Le cinéma est un document formidable pour l’Histoire, des films permettent d’aborder la grande et la petite Histoire de manière très ludique. Un film comme Le dernier métro nous apporte bien plus de choses qu’un documentaire explicatif sur l’Occupation. Je pense aussi à des films comme Que la fête commence ou bien Les Adieux à la Reine qui sont très intéressants pour appréhender une société et une époque, sans que le propos devienne didactique. Le cinéma a traité tous les grands sujets historiques, il peut donc servir d’introduction aux thèmes du programme. Il est nécessaire de faire découvrir aux jeunes les classiques du cinéma, de montrer que le cinéma n’est pas seulement une industrie de consommation mais bien un art à part entière.

Pour en revenir au Jury Jeunes de Cannes, peux tu nous en dire un mot ? C’est un jury beaucoup moins médiatisé que les deux autres.

Lors de mon passage à Cannes, j’ai appris qu’il existait des prix encore moins médiatisés que le notre. Je pense notamment au prix de la SNCF et au jury œcuménique, donc la faible médiatisation reste relative… Chaque année, le ministère de la jeunesse recrute sept jeunes cinéphiles. Il existe tout d’abord une pré-sélection au sein des CRIJ régionaux [Centres Régionaux Information Jeunesse, ndlr], puis ensuite une sélection finale à Paris, où sept jeunes sont sélectionnés pour remettre deux prix à Cannes : le prix de la jeunesse (films de la Sélection officielle) et le prix regards-jeune (première ou seconde œuvre).

Quel film avais-tu choisis de présenter dans ta lettre de motivation ? Pourquoi ?

J’avais choisis de présenter The Searchers (La prisonnière du désert) de John Ford, un western avec John Wayne. J’aime beaucoup ce film et je suis très enthousiaste à chaque fois que j’en parle. Je suis assez à l’aise pour le défendre. C’est une grande œuvre qui donne foi dans le cinéma, c’était naturel pour moi de la mettre en avant lors de ma candidature.

C’est donc un de tes films préférés. Tu aurais-pu en décrire d’autres dans ta lettre ?

Oui c’est l’un de mes films préférés. J’aurai pu également parler de Rio Bravo, du Lauréat, de La nuit américaine. En fait tous les films qui m’ont donné envie de faire du cinéma, d’aimer le cinéma.

Ce sont aussi des souvenirs d’enfance. Sont-ils très liés à ta passion pour le cinéma ou l’as-tu découvert sur le tard, comme moi ?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu des films. Je n’ai jamais rien ressenti en voyant les classiques de Walt Disney. Je préférais voir des films avec Louis de Funès, Pierre Richard, Belmondo, Laurel & Hardy, John Wayne… c’étaient eux les héros de mon enfance, pas Blanche Neige ! Le cinéma a été jusqu’à mes 14-15 ans un simple divertissement pour passer la soirée. Par la suite j’ai eu des chocs cinématographiques qui m’ont fait prendre conscience que, derrière les films, il existait de véritables auteurs à l’univers singulier. Le Lauréat, La Prisonnière du désert, Garden State, Les 400 coups ont été des déclics.

Te considères-tu comme un cinéphile ou un cinéphage ?

Le cinéphage regarde tous les films possibles et imaginables, il s’intéresse à tous les genres, il se disperse. A l’inverse, le cinéphile fait plus attention à ses choix de films, il écoute davantage sa sensibilité, il sélectionne les genres, les auteurs. Je me rapproche plus de ce dernier.

Il y a donc des genres de films vers lesquels tu n’iras jamais ?

Oui. Les film pornos, lesbiens, d’horreur ne m’intéressent absolument pas, pas plus que les films de Seidl et Breillat, ni les dessins animés de Walt Disney et les mangas.

Quelles étaient tes attentes pour ce 65ème festival de Cannes ? Sur les films présentés et sur l’expérience cannoise.

J’avais beaucoup d’attentes sur plusieurs films de la sélection : Cosmopolis, Mud, Killing Them Softly, De rouille et d’os, Moonrise Kingdom. Je voulais vraiment vivre une expérience collective de cinéma avec mes six autres collègues. J’attendais vraiment de voir comment chacun allait exprimer son point de vue et défendre les films qu’il avait aimé. J’avais hâte de m’installer dans la grande salle du Théâtre Lumière, un endroit unique et magique où de grands films ont été montrés pour la première fois sur un grand écran.

Être dans un jury à Cannes, c’est un point de vue très privilégié du festival. Comment cela se passe au quotidien ?

On voyait 3 ou 4 films par jour, c’était très intense comme rythme. Nous devions être dans la salle au minimum 40 minutes avant le début de la séance. Nous fréquentions deux salles (Grand Théatre & Debussy). La première séance était à 8h30 et la dernière à 22H30 (cela a été le cas pour le film de Reygadas). Quand vous avez un badge, vous êtes vraiment les rois du monde à Cannes, vous avez une rangée réservée pour votre jury et vous pouvez entrer à quelques soirées privées… Après cette journée, nous dinions le plus souvent ensemble pour faire un débrief des films de la journée et éliminer les films que nous n’avions pas envie de primer. Certains se concentraient plus sur l’esthétisme, l’histoire, le rythme. Pour ma part, je parlais toujours de l’importance du son dans mes critiques.

Tu m’as parlé de la « faune » que représente la population cinéphile cannoise, les journalistes qui écrivent leurs articles entre les projections par exemple. Peux tu nous décrire cette ambiance particulière qu’il est impossible de connaître tant que l’on reste à l’extérieur ?

A l’intérieur de la grande salle, il existe un immense brouhaha, vous n’avez pas l’impression d’être dans une salle de cinéma. Tout le monde discute, les gens téléphonent, les journalistes sont sur leurs ordinateurs et écrivent leurs articles.  Pendant ce temps là, vous avez une vingtaine de placeuses qui s’agitent autour de vous, c’était une expérience assez étonnante. Avant le début du film, vous aviez systématiquement la vidéo officielle du festival de Cannes, accompagnée d’applaudissements très nourris. A Cannes, tout est amplifié, le public est très réactif au film, j’ai vu des gens applaudir au milieu d’une scène dans La Part des Anges ou huer le film de Reygadas. Pour ma part, je n’avais jamais connu cela dans une salle de cinéma à Rennes ou Saint-Brieuc.

Moi, j’ai connu ça lors d’une projection de La Môme, à Saint-Brieuc justement !

A Deauville, les gens aussi ont applaudis des films, mais seulement à la fin. Applaudir La Môme, c’est consensuel. Applaudir une scène de Ken Loach, c’est déjà un « acte politique ».

Je parlais des représentations extérieures de Cannes, notamment la couverture télévisée de Canal +. Je me souviens avoir été très énervé en voyant Elise Chasaing demandant à Brad Pitt s’il inviterait Jean Dujardin à son mariage. Elle n’avait aucune conscience de la chance d’être face à Brad Pitt et Andrew Dominick, et n’avait visiblement rien à leur dire, sinon des banalités. De l’intérieur, as-tu d’autres points de vue sur les journalistes, les critiques, les médias ?

A l’intérieur du palais, personne ne parle du côté glamour de Cannes. Le strass et les paillettes ne sont qu’un tout petit aperçu du festival. Au Palais, les discussions tournaient autour des films de la sélection ou des films présentés au marché du film. A la fin des projections, des journalistes nous sollicitaient pour recueillir nos réactions sur le film, nous devions refuser poliment car nous avions un droit de réserve.

Vous étiez soumis à un droit de réserve évident durant le festival mais, entre vous, vous discutiez énormément. Parle-nous de ces discussions cinéphiles.

Après chaque film visionné, chacun d’entre nous exprimait son point de vue. En général nous étions sur la même longueur d’ondes. Certaines discussions à chaud étaient assez exaltantes à écouter, notamment après De Rouille et d’os, La Chasse, Holy Motors ou bien Killing Them Softly. Avec mes collègues, nous consultions chaque jour les notes que les journalistes français et étrangers avaient attribué aux films de la sélection. J’ai pu voir ainsi de grandes différences entre la critique américaine et française sur des films comme Holy Motors ou bien Vous n’avez encore rien vu, j’avais l’impression qu’ils n’avaient pas vu le même film.

Comment s’est passé la dernière soirée où vous avez délibérez ?

Je n’ai plus les horaires en tête, mais nous avons du délibérer de 1h à 6h du matin. Nous nous sommes arrêtés sur trois films : Amour, Holy Motors et Killing Them Softly. Il y a eu plusieurs tours de table chacun pour essayer de convaincre l’autre de l’intérêt de primer tel ou tel film.

Est-ce qu’il y avait des « courants cinéphiles » dans le jury ? Des spécialistes ?

Bien sur qu’il y avait des courants cinéphiles, beaucoup étaient passionnés par le cinéma italien, américain, espagnol et français. Nos discussions ont porté sur les œuvres de Moretti, Visconti, Ford, Tavernier, Truffaut, Godard, Soderbergh, Jeff Nichols, Honoré, Sofia Coppola, Kubrick, Dolan…

Tu as, quant à toi, une nette préférence pour le cinéma américain ? Pourquoi ? Quelles sont tes références ?

Pourquoi j’aime le chocolat, cela ne s’explique pas. Je suis fasciné par la culture et l’histoire américaines. J’ai découvert le cinéma grâce aux westerns américains, depuis je suis resté fidèle à leur cinéma. J’aime leur façon de raconter et de filmer des histoires. Mes préférences vont à des cinéastes comme Fuller, Scorsese, Nichols (Mike & Jeff), Soderbergh,  Coen, Coppola (Père & fille), Fincher, Gray, Paul Thomas Anderson, Aronofsky, Hawks, Ford, Wes Anderson, Peckinpah et Hitchcock (bien qu’il soit anglais).

Cannes, c’est aussi l’occasion de faire quelques rencontres …

Oui, de belles rencontres avec Frédéric Beigbeder, Arnaud Fleurent Didier, le producteur de Holy Motors, Michel Franco, Benh Zeitlin, David Cronenberg et bien sûr notre parrain Thomas N’Gijol. Il est très difficile de vraiment parler aux cinéastes. Ils viennent présenter leurs films, c’est un grand moment pour eux et il est quasiment impossible de les approcher.

Rappelle-nous le palmarès du Jury Jeunes. Était-ce une décision unanime ?

Unanimité pour Les Bêtes du sud sauvage de Zeitlin. Les débats ont été plus animés pour le prix de la jeunesse, décerné finalement à Holy Motors de Carax.

Que penses-tu des prix décernés lors de la cérémonie de clôture ?

Plus que les autres années, j’ai l’impression que le palmarès n’a encore satisfait personne. Amour est un très grand film, c’était le favori logique pour la Palme d’or, le film a été très apprécié par la presse internationale et française. Amour est aussi ma palme d’or de ce festival ! Reality a remporté le Grand Prix, il fait partie de mon top 5. Cela a été une très belle surprise de voir Garrone remporter ce prix prestigieux. Ce film est très loin de son précédent film (Gomorra) mais il est tout aussi intéressant dans son propos et sa forme.

Mads Mikkelsen s’est vu attribuer le prix du meilleur acteur. Je m’attendais vraiment à voir Schoenaerts remporter cette récompense mais, pour être tout à fait honnête, je n’ai pas boudé mon plaisir en entendant son nom. La chasse est un des meilleurs films que j’ai pu voir au cours de ma vie, sur le thème de la rumeur. Je reste assez circonspect sur le prix d’interprétation féminine. Les actrices de Mungiu ne nous ont pas livré une interprétation incarnée. Pour ma part, j’ai vraiment eu un faible pour Youn-Yuh Jung (L’ivresse de l’argent).

Le seul film comique (La part des anges) de la sélection a remporté le prix du jury. J’estime que Wes Anderson méritait amplement ce prix, lui qui n’a jamais eu de prix dans de grands festivals. Carlos Reygadas a eu le prix de la mise en scène. J’ai détesté son film et sa mise en scène ; même Paradis Liebe a une mise en scène qui tient mieux la route, c’est dire… Un film à oublier ou à ne pas voir, c’est au choix. Le vainqueur moral reste pour moi Andrew Dominik, il aurait fait un parfait successeur à Winding Refn (Drive).

A propos de mise en scène, tu es toi-même réalisateur …

Loin de moi cette idée, je ne suis pas un metteur en scène. Je fais des films en amateur tout en étant le plus professionnel possible dans la façon de préparer, tourner et monter. Je n’ai jamais réalisé de long-métrages, ainsi je ne peux pas me considérer comme réalisateur, encore moins comme cinéaste.

Pour découvrir les films de Philippe Guillermo: http://vimeo.com/user1765808

Crédits photos © Philippe Guillermo