Décès de Nora Ephron (1941-2012)

J’ai eu ma petite période Nora Ephron, je dois l’avouer. Quand on a tout juste 15 ans, difficile de résister au charme de Meg Ryan, à l’époque où la chirurgie esthétique ne l’avait pas encore dévastée : Nuits blanches à Seattle et Vous avez un mess@ge restent des comédies romantiques tout à fait honnêtes, supérieures en partie à la production française similaire, déversée chaque mois sur nos écrans. Son dernier film, Julie & Julia, était d’un niveau moindre malgré les présences amusantes de Meryl Streep et Amy Adams.

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Le Prestige (2006) : That’s entertainment !

Le synopsis du troisième long-métrage de Christopher Nolan n’a pas de quoi séduire et il faut bien entendu passer outre cette prétendue rivalité simpliste entre deux magiciens et leur belle assistante, pour déguster ce qui s’apparente à une ode au divertissement et au spectacle. Avec les sacrifices qu’ils incombent.

Deux illusionnistes au XIXe s’affrontent pour savoir qui sera le meilleur, avec force de spectacles, d’attentats et de tours de magie les plus spectaculaires. Mais l’histoire, telle qu’elle nous est contée, impose une narration saccadée, faite principalement de flash-back. Avec beaucoup de virtuosité, Christopher Nolan parvient à garder la curiosité du spectateur constamment en éveil et, fait rare, à ne pas le perdre dans une succession de rebondissements secondaires. Il est d’ailleurs bien difficile d’en faire une critique constructive sans dévoiler l’intrigue et les révélations.

Attention, ce qui suit dévoile les moments importants de l’intrigue

Au regard de sa filmographie, Christopher Nolan semble le cinéaste de l’imagination, voire des rêves, et de la représentation. Du plus récent et évident exemple, Inception, à l’insomnie onirique de Al Pacino, en passant par ses Batman, où le héros n’est rien d’autre qu’un homme d’affaires sous un déguisement, invention aux accents théâtraux pour une illusion de sécurité dans une ville au teint blafard. Le Prestige est un terme de magicien, désignant la « chute » d’un numéro, le moment où le spectateur est émerveillé de voir qu’il ne comprend plus rien à ce qui vient de se jouer devant ses yeux.

Les deux magiciens n’existent réellement que sur scène, devant un public médusé par un tour, d’où des problèmes de famille et des confusions : Hugh Jackman, désireux de venger la mort de sa femme, confesse rapidement que le plus important pour lui est de trouver le secret de Christian Bale. Le désir de vengeance se transforme en rivalité artistique, à qui sera le meilleur aux yeux cruels du public. L’ambition de plaire est bien sûr un thème exploitable à l’infinie car elle développe chez l’homme les talents les plus beaux et les attitudes les plus répugnantes. Christophe Nolan prend le parti d’en montrer l’absurdité et les risques : sur la foi d’un journal, Jackman entreprend un voyage aux États-Unis, enterre vivant un homme ; quant à Bale, il se retrouve en prison, condamné à mort.

La fin livre son flot de révélations, passionnantes. Mais, comme souvent chez Nolan, elle laisse planer le doute, offrant au spectateur le choix de conclure comme il l’entend. Comment Hugh Jackman a-t-il pu se cloner tous les soirs avec cette machine à électricité ? Impossible à concevoir quand on possède un rien de lucidité, nous refusons pourtant la solution facile du fantastique. Il faut, à mon sens, y voir l’ultime clin d’œil du réalisateur conscient de son pouvoir : le film est construit comme un tour de magie, et cette interrogation finale en constitue le Prestige. Nous savons pourtant qu’un tour de magie est truqué, mais nous refusons d’admettre que le film peut l’être. Toute cette histoire n’est pourtant qu’un film, une illusion, et sa grande force est de nous faire croire, à la différence des autres, qu’il est bien plus que ça. That’s entertainment !

Bons baisers de Bruges (2008) : la très bonne histoire belge !

Le film a de quoi faire peur : une bande-annonce aguicheuse et une affiche française aux slogans ringards, une histoire a priori dénuée de tout intérêt et un cadre propice à la vanne lourdingue et facile. Bons baisers de Bruges (même le titre …) démarre d’ailleurs sur ces mauvaises bases, avant de créer, grâce à une mise en scène soignée et des acteurs très justes, un climat qui diffère totalement du piège dans lequel on pensait être tombé.

On se demande longtemps – encore maintenant – où le réalisateur a voulu nous emmener, probablement dans les interlignes d’un conte de Noël pour la famille. Le film apparaît alors comme une contre comédie de vacances, travaillée à l’humour noir et absurde. Là où des comédies anglaises aux mêmes prétentions novatrices – type Hot Fuzz – s’échouaient à vouloir manier les degrés comiques et détourner les films de genre, In Bruges parvient à trouver le ton juste à chaque occasion (géniale scène entre Colin Farrell et Ralph Fiennes dans l’hôtel).

Pour autant, le scénariste ne s’embarrasse pas toujours de quelques poncifs qui auraient gagnés à être eux aussi détournés, tels l’homme de main à l’accent russe ou la charmante fille fatale qui rend les armes trop facilement. C’est aussi l’occasion d’observer un phénomène qui, je pense, va continuer à s’imposer dans la comédie européenne : le handicap banalisé et caricaturé pour mieux en rire, ici le running gag du nain, très drôle (que l’on retrouve dans Low Cost de Maurice Barthélémy en 2011).

Subtilement écrit, le film reste constamment sur le fil : ainsi des retrouvailles entre le tueur à gage réfractaire et son patron, servis par des dialogues précis et extrêmement drôles, où l’intonation joue énormément. Ce sens du détail est la réussite des grandes comédies : situer le film en Belgique et le terminer sur un plateau de tournage en dit long sur le message, s’il en est un, et la boucle est bien bouclée.

DVD : Le Petit Blanc à la caméra rouge (2007)

Afrique 50 fut le premier film anticolonialiste réalisé en France, au début des années 1950. René Vautier, jeune étudiant en cinéma, fut envoyé en AOF pour y réaliser un film de propagande, censé montrer les vertus de la colonisation. Le jeune homme se contenta de filmer la réalité, ce qui provoqua la colère de l’administration coloniale, faisant rapidement de lui un fugitif, protégé par les africains. Revenu en France, on lui confisqua la majorité de ses bobines, mais il réussit à en reprendre quelques unes pour réaliser un court-métrage d’une quinzaine de minutes, censuré en France jusque dans les années 90.

Le plus intéressant dans ce documentaire assez court (50 minutes) réside curieusement dans l’anecdotique ; la manière brutale dont Vautier découvre la réalité africaine (le train qui le transporte s’arrête et c’est les « nègres » qui doivent aller couper du bois pour la locomotive) ou ses péripéties pour mener à bien son projet : ainsi de son évasion d’une résidence surveillée jusqu’au montage très chaotique du film (où il construit une petite table de montage très personnelle), en passant par l’organisation de son propre enterrement pour le faire quitter une ville plus discrètement.

Passés ces moments intéressants, le réalisateur nous offre les moments traditionnels et désormais incontournables du documentaire apologétique : le retour du héros sur les terres de ses exploits (ici dans un village où son film est diffusé à des enfants), quelques intervenants qui glorifient son action et des combinés voix-off/plans sur une plage, désormais indissociables de tout documentaire qui se respecte. Le vieil homme, quand on l’interroge, semble le plus lucide de l’équipe : il avait des idées, des convictions et des valeurs à défendre, il n’a fait que filmer la réalité. Les portées de ses actes semblent le dépasser.

« J’avais choisis mon camp »

Le principal défaut du DVD est encore le plus pénible : le film, dont on entend parler pendant presque une heure, et dont on voit quelques extraits alléchants, n’est même pas proposé comme bonus ou complément du documentaire. C’est encore une fois l’ami YouTube qui pallie à ce manque. Afrique 50 est un superbe témoignage, essentiel, sur la condition de vie des paysans africains après la Seconde Guerre Mondiale. La voix du jeune René Vautier est musicale, emportée, comme un tambour matraquant la vérité jusqu’à épuisement (il explique, avec humour, les raisons de cet emballement). Pourtant, il s’agit bien d’un film de jeunesse, avec le manque de recul qu’il implique : Vautier, communiste affirmé, impose son idéologie à ses images, et persiste encore, dans le documentaire qui lui est consacré, à y trouver une résonance dans l’attitude des africains. Il nous est pourtant fortement permis de douter que les paysans africains de Haute-Volta eurent jamais la conscience d’être un groupe organisé, attendant le Grand Soir.

Le réalisateur, à l’esprit vif et toujours engagé, a peut-être prit ses rêves pour des réalités, et n’évoque jamais (à sa décharge, personne ne l’interroge à ce sujet) les éventuels bienfaits et points positifs de la présence européenne en Afrique, pas plus que le réalisateur du documentaire qui n’évoque que les compagnies coloniales chargées de piller le continent, représentées par des gros bateaux attendant leur chargement exotique. La présence d’une historienne au générique n’y change rien, et pose un véritable problème sur une question aussi épineuse et brûlante que la colonisation : la portée politique de ce documentaire qui, en voulant dénoncer les manœuvres propagandistes de l’administration française, finit lui aussi par en faire, à ses dépens.

Le nouveau monde (2005) : Une redécouverte

Je me souviens avoir projeté ce film à sa sortie, un soir de pluie, probablement après une journée tranquille à l’université. J’avais abhorré cette histoire qui me rappelait vaguement un Walt Disney de mon enfance, avec ses temps morts, ses longues séquences presque muettes et ses acteurs que je ne connaissais pas. Ce Nouveau monde, et Malick par la même occasion, furent rangés et classés aux oubliettes de ma cinéphilie, au même étage que Jean-Luc Godard et Maurice Pialat.

La découverte de Tree of Life plus récemment m’a donné envie de reconsidérer ce film qui, d’emblée, m’a sidéré par la beauté de sa photographie. Les premières scènes silencieuses de l’arrivée sur une nouvelle terre et de l’établissement de la colonie sont remarquables, entre mise en scène légère et fuyante (comme le regard d’un indigène) et une musique qui n’a jamais aussi bien fait corps avec l’image depuis Lawrence d’Arabie. Pourtant, l’ennui de mon souvenir persiste à mesure que l’histoire avance, et il faut parfois beaucoup de courage pour ne pas détourner les yeux une poignée de secondes vers une distraction bienvenue. Faute à une voix off lancinante et un montage qui, à force d’éviter le romanesque et la chronologie, perd le spectateur. Il faut tout le talent de la jeune Q’orianka Kilcher et des virils Colin Farrell et Christian Bale pour se raccrocher à ce film qui manque de souffle pour devenir l’un des plus grands films d’aventures.

Pour autant, à mesure que le dénouement approche, difficile de retenir son admiration devant cette formidable ode à la nature et au temps, à la différence et à la vie. La thématique de l’arbre comme racine et source de vie (au cœur de Tree of Life) revient régulièrement, et rarement un metteur en scène n’aura aussi bien filmé la nature.