Interview : Philippe, juré au Festival de Cannes !

Philippe Guillermo (à gauche sur la photo), 25 ans, est originaire des environs de Saint-Brieuc dans les Côtes d’Armor. Étudiant à Rennes en Master Enseignement Histoire-Géographie et passionné de cinéma, il a eu la chance d’être désigné juré du 20ème Prix de la Jeunesse au Festival de Cannes 2012 et, de fait, témoin et acteur privilégié de la manifestation cinématographique la plus médiatisée au monde.

Tu es étudiant en Master d’Histoire-Géographie, assez atypique dans ce Jury Jeunes où tout le monde est plus ou moins lié au cinéma !

Oui certains sont déjà dans le milieu du cinéma, notamment dans le domaine de la production. Alexander Payne au sein du jury officiel faisait figure d’historien du cinéma, rappelant à ses collègues jurés la filmographie des cinéastes en compétition. Sans vouloir me comparer à Payne, j’ai essayé de mettre ma modeste culture et mon érudition au service de mes collègues. Nous avons tous des parcours différents mais nous partageons tous ce même amour du cinéma.

Histoire et cinéma sont souvent liés. Il suffit de regarder les grands cinéphiles, en France ou aux Etats-Unis pour faire simple, Bertrand Tavernier, Patrick Brion, Martin Scorsese, Yves Boisset, Francis Ford Coppola, pour ne citez qu’eux, ont un rapport particulier à l’Histoire. Comment le perçois-tu ?

Le cinéma est un art jeune mais il commence à avoir un certain vécu. Il est primordial de restaurer et conserver les œuvres cinématographiques du passé. Un art sans mémoire est un art sans avenir. Des films de grands auteurs comme Méliès, Ford et Walsh ont disparu à tout jamais, il ne faut plus que cela se reproduise, même pour les films de Fabien Onteniente… (rires) Je suis intéressé par l’histoire du cinéma, cela me passionne de connaître les débuts du cinéma, de connaître l’évolution des genres cinématographiques.

Si tu deviens professeur d’Histoire, j’imagine que le cinéma jouera un rôle essentiel dans tes cours ?

Le cinéma est un document formidable pour l’Histoire, des films permettent d’aborder la grande et la petite Histoire de manière très ludique. Un film comme Le dernier métro nous apporte bien plus de choses qu’un documentaire explicatif sur l’Occupation. Je pense aussi à des films comme Que la fête commence ou bien Les Adieux à la Reine qui sont très intéressants pour appréhender une société et une époque, sans que le propos devienne didactique. Le cinéma a traité tous les grands sujets historiques, il peut donc servir d’introduction aux thèmes du programme. Il est nécessaire de faire découvrir aux jeunes les classiques du cinéma, de montrer que le cinéma n’est pas seulement une industrie de consommation mais bien un art à part entière.

Pour en revenir au Jury Jeunes de Cannes, peux tu nous en dire un mot ? C’est un jury beaucoup moins médiatisé que les deux autres.

Lors de mon passage à Cannes, j’ai appris qu’il existait des prix encore moins médiatisés que le notre. Je pense notamment au prix de la SNCF et au jury œcuménique, donc la faible médiatisation reste relative… Chaque année, le ministère de la jeunesse recrute sept jeunes cinéphiles. Il existe tout d’abord une pré-sélection au sein des CRIJ régionaux [Centres Régionaux Information Jeunesse, ndlr], puis ensuite une sélection finale à Paris, où sept jeunes sont sélectionnés pour remettre deux prix à Cannes : le prix de la jeunesse (films de la Sélection officielle) et le prix regards-jeune (première ou seconde œuvre).

Quel film avais-tu choisis de présenter dans ta lettre de motivation ? Pourquoi ?

J’avais choisis de présenter The Searchers (La prisonnière du désert) de John Ford, un western avec John Wayne. J’aime beaucoup ce film et je suis très enthousiaste à chaque fois que j’en parle. Je suis assez à l’aise pour le défendre. C’est une grande œuvre qui donne foi dans le cinéma, c’était naturel pour moi de la mettre en avant lors de ma candidature.

C’est donc un de tes films préférés. Tu aurais-pu en décrire d’autres dans ta lettre ?

Oui c’est l’un de mes films préférés. J’aurai pu également parler de Rio Bravo, du Lauréat, de La nuit américaine. En fait tous les films qui m’ont donné envie de faire du cinéma, d’aimer le cinéma.

Ce sont aussi des souvenirs d’enfance. Sont-ils très liés à ta passion pour le cinéma ou l’as-tu découvert sur le tard, comme moi ?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours vu des films. Je n’ai jamais rien ressenti en voyant les classiques de Walt Disney. Je préférais voir des films avec Louis de Funès, Pierre Richard, Belmondo, Laurel & Hardy, John Wayne… c’étaient eux les héros de mon enfance, pas Blanche Neige ! Le cinéma a été jusqu’à mes 14-15 ans un simple divertissement pour passer la soirée. Par la suite j’ai eu des chocs cinématographiques qui m’ont fait prendre conscience que, derrière les films, il existait de véritables auteurs à l’univers singulier. Le Lauréat, La Prisonnière du désert, Garden State, Les 400 coups ont été des déclics.

Te considères-tu comme un cinéphile ou un cinéphage ?

Le cinéphage regarde tous les films possibles et imaginables, il s’intéresse à tous les genres, il se disperse. A l’inverse, le cinéphile fait plus attention à ses choix de films, il écoute davantage sa sensibilité, il sélectionne les genres, les auteurs. Je me rapproche plus de ce dernier.

Il y a donc des genres de films vers lesquels tu n’iras jamais ?

Oui. Les film pornos, lesbiens, d’horreur ne m’intéressent absolument pas, pas plus que les films de Seidl et Breillat, ni les dessins animés de Walt Disney et les mangas.

Quelles étaient tes attentes pour ce 65ème festival de Cannes ? Sur les films présentés et sur l’expérience cannoise.

J’avais beaucoup d’attentes sur plusieurs films de la sélection : Cosmopolis, Mud, Killing Them Softly, De rouille et d’os, Moonrise Kingdom. Je voulais vraiment vivre une expérience collective de cinéma avec mes six autres collègues. J’attendais vraiment de voir comment chacun allait exprimer son point de vue et défendre les films qu’il avait aimé. J’avais hâte de m’installer dans la grande salle du Théâtre Lumière, un endroit unique et magique où de grands films ont été montrés pour la première fois sur un grand écran.

Être dans un jury à Cannes, c’est un point de vue très privilégié du festival. Comment cela se passe au quotidien ?

On voyait 3 ou 4 films par jour, c’était très intense comme rythme. Nous devions être dans la salle au minimum 40 minutes avant le début de la séance. Nous fréquentions deux salles (Grand Théatre & Debussy). La première séance était à 8h30 et la dernière à 22H30 (cela a été le cas pour le film de Reygadas). Quand vous avez un badge, vous êtes vraiment les rois du monde à Cannes, vous avez une rangée réservée pour votre jury et vous pouvez entrer à quelques soirées privées… Après cette journée, nous dinions le plus souvent ensemble pour faire un débrief des films de la journée et éliminer les films que nous n’avions pas envie de primer. Certains se concentraient plus sur l’esthétisme, l’histoire, le rythme. Pour ma part, je parlais toujours de l’importance du son dans mes critiques.

Tu m’as parlé de la « faune » que représente la population cinéphile cannoise, les journalistes qui écrivent leurs articles entre les projections par exemple. Peux tu nous décrire cette ambiance particulière qu’il est impossible de connaître tant que l’on reste à l’extérieur ?

A l’intérieur de la grande salle, il existe un immense brouhaha, vous n’avez pas l’impression d’être dans une salle de cinéma. Tout le monde discute, les gens téléphonent, les journalistes sont sur leurs ordinateurs et écrivent leurs articles.  Pendant ce temps là, vous avez une vingtaine de placeuses qui s’agitent autour de vous, c’était une expérience assez étonnante. Avant le début du film, vous aviez systématiquement la vidéo officielle du festival de Cannes, accompagnée d’applaudissements très nourris. A Cannes, tout est amplifié, le public est très réactif au film, j’ai vu des gens applaudir au milieu d’une scène dans La Part des Anges ou huer le film de Reygadas. Pour ma part, je n’avais jamais connu cela dans une salle de cinéma à Rennes ou Saint-Brieuc.

Moi, j’ai connu ça lors d’une projection de La Môme, à Saint-Brieuc justement !

A Deauville, les gens aussi ont applaudis des films, mais seulement à la fin. Applaudir La Môme, c’est consensuel. Applaudir une scène de Ken Loach, c’est déjà un « acte politique ».

Je parlais des représentations extérieures de Cannes, notamment la couverture télévisée de Canal +. Je me souviens avoir été très énervé en voyant Elise Chasaing demandant à Brad Pitt s’il inviterait Jean Dujardin à son mariage. Elle n’avait aucune conscience de la chance d’être face à Brad Pitt et Andrew Dominick, et n’avait visiblement rien à leur dire, sinon des banalités. De l’intérieur, as-tu d’autres points de vue sur les journalistes, les critiques, les médias ?

A l’intérieur du palais, personne ne parle du côté glamour de Cannes. Le strass et les paillettes ne sont qu’un tout petit aperçu du festival. Au Palais, les discussions tournaient autour des films de la sélection ou des films présentés au marché du film. A la fin des projections, des journalistes nous sollicitaient pour recueillir nos réactions sur le film, nous devions refuser poliment car nous avions un droit de réserve.

Vous étiez soumis à un droit de réserve évident durant le festival mais, entre vous, vous discutiez énormément. Parle-nous de ces discussions cinéphiles.

Après chaque film visionné, chacun d’entre nous exprimait son point de vue. En général nous étions sur la même longueur d’ondes. Certaines discussions à chaud étaient assez exaltantes à écouter, notamment après De Rouille et d’os, La Chasse, Holy Motors ou bien Killing Them Softly. Avec mes collègues, nous consultions chaque jour les notes que les journalistes français et étrangers avaient attribué aux films de la sélection. J’ai pu voir ainsi de grandes différences entre la critique américaine et française sur des films comme Holy Motors ou bien Vous n’avez encore rien vu, j’avais l’impression qu’ils n’avaient pas vu le même film.

Comment s’est passé la dernière soirée où vous avez délibérez ?

Je n’ai plus les horaires en tête, mais nous avons du délibérer de 1h à 6h du matin. Nous nous sommes arrêtés sur trois films : Amour, Holy Motors et Killing Them Softly. Il y a eu plusieurs tours de table chacun pour essayer de convaincre l’autre de l’intérêt de primer tel ou tel film.

Est-ce qu’il y avait des « courants cinéphiles » dans le jury ? Des spécialistes ?

Bien sur qu’il y avait des courants cinéphiles, beaucoup étaient passionnés par le cinéma italien, américain, espagnol et français. Nos discussions ont porté sur les œuvres de Moretti, Visconti, Ford, Tavernier, Truffaut, Godard, Soderbergh, Jeff Nichols, Honoré, Sofia Coppola, Kubrick, Dolan…

Tu as, quant à toi, une nette préférence pour le cinéma américain ? Pourquoi ? Quelles sont tes références ?

Pourquoi j’aime le chocolat, cela ne s’explique pas. Je suis fasciné par la culture et l’histoire américaines. J’ai découvert le cinéma grâce aux westerns américains, depuis je suis resté fidèle à leur cinéma. J’aime leur façon de raconter et de filmer des histoires. Mes préférences vont à des cinéastes comme Fuller, Scorsese, Nichols (Mike & Jeff), Soderbergh,  Coen, Coppola (Père & fille), Fincher, Gray, Paul Thomas Anderson, Aronofsky, Hawks, Ford, Wes Anderson, Peckinpah et Hitchcock (bien qu’il soit anglais).

Cannes, c’est aussi l’occasion de faire quelques rencontres …

Oui, de belles rencontres avec Frédéric Beigbeder, Arnaud Fleurent Didier, le producteur de Holy Motors, Michel Franco, Benh Zeitlin, David Cronenberg et bien sûr notre parrain Thomas N’Gijol. Il est très difficile de vraiment parler aux cinéastes. Ils viennent présenter leurs films, c’est un grand moment pour eux et il est quasiment impossible de les approcher.

Rappelle-nous le palmarès du Jury Jeunes. Était-ce une décision unanime ?

Unanimité pour Les Bêtes du sud sauvage de Zeitlin. Les débats ont été plus animés pour le prix de la jeunesse, décerné finalement à Holy Motors de Carax.

Que penses-tu des prix décernés lors de la cérémonie de clôture ?

Plus que les autres années, j’ai l’impression que le palmarès n’a encore satisfait personne. Amour est un très grand film, c’était le favori logique pour la Palme d’or, le film a été très apprécié par la presse internationale et française. Amour est aussi ma palme d’or de ce festival ! Reality a remporté le Grand Prix, il fait partie de mon top 5. Cela a été une très belle surprise de voir Garrone remporter ce prix prestigieux. Ce film est très loin de son précédent film (Gomorra) mais il est tout aussi intéressant dans son propos et sa forme.

Mads Mikkelsen s’est vu attribuer le prix du meilleur acteur. Je m’attendais vraiment à voir Schoenaerts remporter cette récompense mais, pour être tout à fait honnête, je n’ai pas boudé mon plaisir en entendant son nom. La chasse est un des meilleurs films que j’ai pu voir au cours de ma vie, sur le thème de la rumeur. Je reste assez circonspect sur le prix d’interprétation féminine. Les actrices de Mungiu ne nous ont pas livré une interprétation incarnée. Pour ma part, j’ai vraiment eu un faible pour Youn-Yuh Jung (L’ivresse de l’argent).

Le seul film comique (La part des anges) de la sélection a remporté le prix du jury. J’estime que Wes Anderson méritait amplement ce prix, lui qui n’a jamais eu de prix dans de grands festivals. Carlos Reygadas a eu le prix de la mise en scène. J’ai détesté son film et sa mise en scène ; même Paradis Liebe a une mise en scène qui tient mieux la route, c’est dire… Un film à oublier ou à ne pas voir, c’est au choix. Le vainqueur moral reste pour moi Andrew Dominik, il aurait fait un parfait successeur à Winding Refn (Drive).

A propos de mise en scène, tu es toi-même réalisateur …

Loin de moi cette idée, je ne suis pas un metteur en scène. Je fais des films en amateur tout en étant le plus professionnel possible dans la façon de préparer, tourner et monter. Je n’ai jamais réalisé de long-métrages, ainsi je ne peux pas me considérer comme réalisateur, encore moins comme cinéaste.

Pour découvrir les films de Philippe Guillermo: http://vimeo.com/user1765808

Crédits photos © Philippe Guillermo

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Une exécution ordinaire (2010) : C’était un rêve …

« C’était un rêve … » est la superbe phrase de conclusion d’un russe qui vient de subir le pire : la torture, l’isolement, la solitude, la tristesse d’avoir été éloigné de son épouse. Optimiste ou parfaitement désenchanté, il ne peut prononcer que ces mots puisque confronté à la réalité qui perdure, le cauchemar n’est sûrement pas terminé. On repense alors à l’ouverture du film, au son puissant de l’hymne de l’URSS, symbole parmi tant d’autres d’une grande et belle idée, un rêve, devenu l’une des dictatures les plus terrifiantes du XXe siècle.

Cette société sclérosée par la peur des autres est formidablement restituée dans le film, au travers les détails du quotidien et les mots de Staline ; ainsi du personnage d’Edouard Baer qui s’interroge sur les risques à être promu au travail, des médecins jaloux du succès des autres ou d’un comité de voisinage prêt à dénoncer une camarade qui jouit trop fort et trop souvent. La photographie du film, volontairement grise, plonge un peu plus le spectateur dans ce climat épouvantable, où l’on ressent le danger permanent. D’aucun diront que ce parti pris « classique » alourdit le film, alors qu’un contre-pied (à l’instar du récent Barbara, de Christian Petzold, très lumineux) aurait donné au récit l’air qui peur parfois lui manquer.

Reste toutefois la superbe relation cinématographique imposée entre Marina Hands et André Dussollier, qui livrent deux remarquables performances, leurs personnages usant de leurs pouvoirs respectifs l’un sur l’autre : elle, son pouvoir d’atténuer ses souffrances physiques, lui, le pouvoir quasi absolu d’un homme à la tête d’un État totalitaire, mais communiste (« Je n’ai pas le pouvoir d’attribuer un logement, je ne suis que Staline »).

Le travail sur le personnage du dictateur ne mérite que des louanges : à André Dussollier qui livre une prestation époustouflante (oubliée aux Césars, quand Romain Duris était nommé pour L’arnacoeur …) et physiquement superbe ; Staline ne ressemblait plus depuis des années à ses portraits officiels et les médecins chargés de l’embaumer découvrirent un vieillard défiguré par la vieillesse et les maladies (voir photo). En outre, le scénario évite soigneusement d’humaniser son personnage (le syndrome La Chute, 2004) et le montre tel qu’il était, un bureaucrate manipulateur, froid et redoutable, sans qu’à aucun moment on ne puisse trouver une quelconque empathie. Hélas pour nous, il est difficile d’en avoir pour le personnage de Marina Hands, qui se conforme un peu trop froidement aux désirs égoïstes du dictateur.

Si la mise en scène n’est pas audacieuse, elle n’est pas à blâmer, loin s’en faut, puisqu’elle tend à s’échapper des plans fixes pour filmer un vieillard qui se déplace de moins en moins, et trouve toujours le cadre juste pour souligner le caractère gigantesque, mais vide, des bâtiments officiels. La caméra d’abord distante de Staline (qui n’apparaît qu’au bout d’une demi-heure de film) s’en rapproche avec Marina Hands, sans jamais la devancer, à l’image de leur première rencontre, où il nous faut plusieurs minutes pour voir le visage du dictateur, pourtant distant de quelques mètres seulement.

Si elle n’est pas à ranger avec les chefs d’œuvres du genre, cette Exécution ordinaire mérite réellement qu’on lui porte l’intérêt digne des très bonnes réussites du cinéma français. Et puisque c’est assez rare pour être souligné, gageons que ce n’était pas un rêve …

Décès de Susan Tyrrell (1945-2012)

Très peu connue en France, ou des cinéphiles les plus pointus, Susan Tyrrell vient de mourir, âgée de 67 ans. Elle fut le premier rôle féminin de La Dernière chance de John Huston, en 1972, et la partenaire de Ben Gazzara et Ornella Muti dans Conte de la folie ordinaire, de Marco Ferreri. Son dernier grand rôle remontait à 1990, dans Cry-Baby, aux côtés de Johnny Depp, de l’excentrique réalisateur John Waters.

Le cercle des poètes disparus (1989) : Du conformisme en Amérique …

Difficile de croire que Dead Poets Society fut nommé aux Oscars du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur en 1989 et qu’il est arrivé, dans l’esprit d’un grand nombre, au rang de film culte. C’est imposer beaucoup trop d’honneurs sur les frêles épaules d’une œuvre terriblement poussiéreuse, à l’académisme aussi dégoulinant qu’écœurant.

Il faut toutefois apprécier la qualité de l’interprétation, de Ethan Hawke, toujours efficace, à Robin Williams, comparse mais curieusement sobre dans un rôle qui aurait pu être l’occasion d’une explosion incontrôlée de sa part. Le film a ses bons côtés et offre de très belles séquences, malheureusement souvent gâchées par des longueurs (les scènes dans la grotte) ou des intrigues secondaires dispensables (l’histoire d’amour difficile avec la jolie blonde). C’est tout le problème de cette œuvre bancale, qui n’est sauvée que par l’originalité – relative – des dramatiques péripéties finales.

Il est par ailleurs regrettable que l’histoire d’un professeur de littérature désireux de sortir des cadres du conformisme ambiant soit filmée avec autant de lourdeur. Ce paradoxe se retrouve lors de la dernière séquence, où les élèves se mettent debout sur leurs tables ; cet anticonformisme estudiantin est encore la chose la plus convenue qui puisse terminer ce film. Quant à Hollywood cherchant à dénoncer la rigidité dont elle s’inspire pourtant, de la mise en scène jusqu’aux nominations aux Oscars, on est en droit de sourire gentiment. Et d’affirmer que ces poètes disparus sont peut-être surévalués, histoire de sortir vraiment de sentiers battus …

Le Prestige (2006) : That’s entertainment !

Le synopsis du troisième long-métrage de Christopher Nolan n’a pas de quoi séduire et il faut bien entendu passer outre cette prétendue rivalité simpliste entre deux magiciens et leur belle assistante, pour déguster ce qui s’apparente à une ode au divertissement et au spectacle. Avec les sacrifices qu’ils incombent.

Deux illusionnistes au XIXe s’affrontent pour savoir qui sera le meilleur, avec force de spectacles, d’attentats et de tours de magie les plus spectaculaires. Mais l’histoire, telle qu’elle nous est contée, impose une narration saccadée, faite principalement de flash-back. Avec beaucoup de virtuosité, Christopher Nolan parvient à garder la curiosité du spectateur constamment en éveil et, fait rare, à ne pas le perdre dans une succession de rebondissements secondaires. Il est d’ailleurs bien difficile d’en faire une critique constructive sans dévoiler l’intrigue et les révélations.

Attention, ce qui suit dévoile les moments importants de l’intrigue

Au regard de sa filmographie, Christopher Nolan semble le cinéaste de l’imagination, voire des rêves, et de la représentation. Du plus récent et évident exemple, Inception, à l’insomnie onirique de Al Pacino, en passant par ses Batman, où le héros n’est rien d’autre qu’un homme d’affaires sous un déguisement, invention aux accents théâtraux pour une illusion de sécurité dans une ville au teint blafard. Le Prestige est un terme de magicien, désignant la « chute » d’un numéro, le moment où le spectateur est émerveillé de voir qu’il ne comprend plus rien à ce qui vient de se jouer devant ses yeux.

Les deux magiciens n’existent réellement que sur scène, devant un public médusé par un tour, d’où des problèmes de famille et des confusions : Hugh Jackman, désireux de venger la mort de sa femme, confesse rapidement que le plus important pour lui est de trouver le secret de Christian Bale. Le désir de vengeance se transforme en rivalité artistique, à qui sera le meilleur aux yeux cruels du public. L’ambition de plaire est bien sûr un thème exploitable à l’infinie car elle développe chez l’homme les talents les plus beaux et les attitudes les plus répugnantes. Christophe Nolan prend le parti d’en montrer l’absurdité et les risques : sur la foi d’un journal, Jackman entreprend un voyage aux États-Unis, enterre vivant un homme ; quant à Bale, il se retrouve en prison, condamné à mort.

La fin livre son flot de révélations, passionnantes. Mais, comme souvent chez Nolan, elle laisse planer le doute, offrant au spectateur le choix de conclure comme il l’entend. Comment Hugh Jackman a-t-il pu se cloner tous les soirs avec cette machine à électricité ? Impossible à concevoir quand on possède un rien de lucidité, nous refusons pourtant la solution facile du fantastique. Il faut, à mon sens, y voir l’ultime clin d’œil du réalisateur conscient de son pouvoir : le film est construit comme un tour de magie, et cette interrogation finale en constitue le Prestige. Nous savons pourtant qu’un tour de magie est truqué, mais nous refusons d’admettre que le film peut l’être. Toute cette histoire n’est pourtant qu’un film, une illusion, et sa grande force est de nous faire croire, à la différence des autres, qu’il est bien plus que ça. That’s entertainment !

Prometheus 3D (2012) : les créateurs …

Je n’étais guère attiré par cette très grosse sortie sur-médiatisée et je me suis presque forcé à m’installer dans une salle avec mes lunettes 3D sur le nez. Bien m’en a pris, car j’ai assisté à la projection d’un très grand film de science-fiction et au retour en force d’un metteur en scène que je pensais égaré.

Attention : ce qui suit dévoile quelques moments de l’intrigue.

Conçu comme une préquelle à son Alien de 1979, Prometheus raconte l’histoire d’un groupe de scientifiques explorateurs partis à la recherche des origines de l’humanité sur une planète éloignée de la Terre. La grande force du scénario est de se départir du film originel, qui apparaît comme un simple prétexte à créer une histoire riche et complexe, où s’entremêlent avec beaucoup de justesse les questions centenaires du rapport des sciences à la religion. Le personnage incarné avec talent par Noomi Rapace cristallise cette opposition de la raison face à la superstition, sans jamais apporter de réponse manichéenne, puisqu’elle incarne une scientifique qui croit en Dieu. Ce qu’elle découvre sur la planète visitée peut être expliqué comme une énième manifestation divine ou plus simplement par une évolution scientifique et rationnelle de l’humanité. En cela, le film est d’autant plus ambitieux et original qu’il montre l’histoire d’un échec, véritable parallèle à la punition des hommes pour la construction de la Tour de Babel. Le responsable de l’expédition tombe en murmurant laconiquement « Il n’y a rien ici », alors même qu’il n’est pas tombé naturellement : Prometheus est une énième représentation de la volonté des hommes à croire en ce qu’ils veulent voir, et non en ce qu’ils voient. La fin, magnifique, évoque cette pugnacité suicidaire : « Je m’appelle Elizabeth Shaw, dernière survivante de Prometheus, et je cherche encore ». L’humanité veut croire à quelque chose mais passe sa vie à chercher en quoi, au risque de s’y perdre.

Ridley Scott évite, en outre, les clichés du film américain héroïque, il n’a aucun remord à filmer froidement la mort d’un personnage, sans l’agonie rituelle du héros qui met cinq minutes à mourir. Ainsi de la mort de Charlize Theron, hors champ, ou du suicide inutile des pilotes du vaisseau, que l’on ne voit pas. Michael Fassbender incarne, quant à lui, un être immortel à l’apparence humaine qui tente de s’intégrer par des attitudes amusantes, notamment celles qui tournent autour de Lawrence d’Arabie. Personnage mystérieux,  méprisé parce qu’il n’a pas d’âme, et pas de sentiments, ce David est peut-être la réponse à la question de Noomi Rapace « Qu’est-ce qu’on leur a fait ? ».

Prometheus est un des meilleurs films de science-fiction qu’il m’est été donné de voir, alliant avec talent une esthétique recherchée, agrémentée sans excès d’effets spéciaux, et une histoire passionnante servie par des interprètes dévoués. La 3D, sans être une référence, a le grand mérite de plonger le spectateur au cœur de l’action, parfois de manière troublante (la séquence où Michael Fassbender découvre les galaxies et les planètes est d’une très grande beauté). Une des plus belles réussites de 2012.

Henry Hill : un destin cinématographique !

Henry Hill Jr. vient de mourir. Difficile bien sûr de pleurer la mort de celui qui fut un gangster notoire au service de la Cosa Nostra, mais l’occasion de rappeler que sa vie fut immortalisée dans l’ouvrage de Nicholas Pileggi (Wiseguy) et adaptée au cinéma par Martin Scorsese dans le classique Les Affranchis (Goodfellas, 1990).

Ray Liotta fut le formidable interprète de cet homme qui avait « toujours rêvé d’être un gangster », aux côtés de Joe Pesci et Robert de Niro, et qui brûla la vie par les deux bouts pendant de longues années avant d’être rattrapé par la justice. Pour éviter la prison, il devint informateur pour le FBI et balança tous ses anciens amis, qui terminèrent leurs jours en prison. Depuis lors, il vivait libre mais sous protection policière permanente, dans la crainte d’être victime des représailles de la mafia.

Cette liberté qui n’en était pas une, mêlée à une vie désormais banale, offrit au cinéma l’une de ses plus belles fins :